
Louis MOUREN (1902-1985)
L’enfant, non plus, ne pouvait se défendre quand vous l’avez agressé.
L’adolescent n’a rien pu dire quand vous l’avez rejeté.
L’adulte, aujourd’hui, peut dire et vous retourne vos liens brisés.
“Dieu écrit droit avec des lignes courbes” ainsi débutait l’homélie pour vos funérailles qui soulignait quelques gentilles courbures “dans votre vie toute de droiture” : d’abord, votre première communion célébrée avec un peu de retard imputé à votre naissance dans un milieu pas spécialement religieux ; ensuite, votre première profession, pas spécialement évangélique, d’employé de banque chez un agent de change. Aujourd’hui, soulignons plutôt les circonstances non atténuantes qui ont fracturé votre existence et concouru à la déviance de votre personnalité.
Vous êtes né le 2 avril 1902, à quelques pas du Père Lachaise, de parents âgés : votre père a 71 ans, votre mère, 45. Vous avez une sœur, de 12 ans votre aînée, dont l’existence semble tue. Votre père a été mécanicien, marchand de vins, mais nullement industriel, ni fondateur du marché des Lilas, ville dont il fut conseiller municipal durant cinq ans, mais pas premier adjoint au maire. Votre grand-père, militaire, amputé d’un membre, aurait été le premier gardien du tombeau de Napoléon. À 13 ans, pour aider vos parents malades, vous travaillez comme apprenti chez un bijoutier. Enfant, vous avez connu la misère et la souffrance, peut-être celles évoquées lorsque vous parlez de “ces petits êtres lancés dans la vie, y vivant, quasi ahuris, allant de souffrances, blessés jusqu’au fond de l’âme et se demandant bien leur raison d’être sur la terre”.
Un jour, attiré par un camarade, à l’insu de votre père qui aurait été furieux, vous allez au patronage de la rue Haxo, sur les Hauts de Belleville, dans la Maison tenue par les jésuites en souvenir des 3 Pères et 47 autres otages massacrés sous la Commune. Une effroyable boucherie : « Lorsque tous les otages furent tombés, un feu de peloton fut exécuté sur leurs corps entassés. Puis les meurtriers, piétinant leurs victimes, les lardèrent de coups de baïonnette. Le cadavre du Père de Bengy fut percé de 72 coups de baïonnette. Une dernière balle vint frapper le Père Planchat en plein front, et sa cervelle rejaillit jusqu’au mur… ». À ce carnage répliquera l’exécution des 147 Fédérés au Mur du Père Lachaise. Le souvenir de ces massacres restera longtemps présent à l’esprit des contemporains, spécialement dans celui des habitants de ce quartier pauvre. C’est sur cette « colline rouge » de Saint-Fargeau, dans la toute première chapelle des Otages, que l’on vous baptise sur le tard, à 11 ans. Lors de votre ordination, à Lyon, en 1942, aucune famille ne vous entoure.
Autre temps, autre lieu, autre fracture. À l’automne 1943, sans y être préparé, vous débutez votre ministère dans les camps d’internement de Nexon puis de Limoges peuplés de droits communs, de récidivistes, de trafiquants du marché noir. Été 1944, au plus fort de l’Épuration dans le Limousin, vous assistez à l’exécution sommaire de 80 condamnés à mort – certains injustement -, abattus par séries, au milieu d’une foule hurlante et avide de sang. Les premières exécutions ont lieu en public, ce qui, d’abord, vous choque : « Pensez ! Des femmes se glissaient à plat ventre sur l’herbe pour voir “ça” de plus près ! », et puis vous vous dîtes : « Peut-être ce spectacle est-il un moyen de les calmer ? ». À force de voir tuer, le spectacle tend à se banaliser.
En octobre 1944, vous faîtes le choix décisif dans votre vie, de quitter Limoges pour venir au camp de Drancy où vous assistez des personnalités connues du monde des lettres et des sciences ; puis en avril 1945, nommé à la prison de Fresnes, vous assistez les personnalités les plus en vue de la politique, de l’armée, de la banque, de la presse et des arts, compromises dans la Collaboration. De là, fort de votre qualité d’aumônier, relais avec l’extérieur, et entre les prisonniers, vous séduisez, entretenez des liens intimes avec ces détenus en demande, qui reconnaissants, vous adopteront, plus tard, dans leur cercle mondain. Vous vous composez alors une famille à la hauteur : un père industriel, premier adjoint au maire ; un grand-père, premier gardien du tombeau de Napoléon ; des oncles officiers, sous-officiers… Entretemps, vous accompagnez quelque 40 condamnés à mort au poteau dont Pierre Laval, chef du Gouvernement de Vichy. Certains aumôniers n’y résistent pas. Lors d’une exécution, vous êtes amené à donner l’extrême-onction à votre prédécesseur frappé de congestion.
Un de vos amis dira que vous avez, alors, “assumé une mission que l’on pourrait appeler l’apostolat de la mort”. Apostolat de la mort que vous avez parfois rempli avec perversité, voire avec un certain sadisme, comme en témoigne Lucien Rebatet, condamné à mort, que vous avez visité :
« Le vrai directeur de nos âmes était le Père Mouren. On lui avait dit que j’étais assez nerveux et que je n’envisageais pas très sérieusement mon exécution. Il avait donc entrepris de me nourrir des images de la mort. Il entrait chez moi vers neuf heures du soir, m’entretenait longuement de “ses fusillés”. Il en avait eu des centaines, ayant assisté aux hécatombes de Limoges, en août 1944, où l’on flinguait des gamins de seize ans parce que leur grand-père lisait l’Action Française. Il se gardait d’ailleurs de juger ces tueries, mais me décrivait avec la plus grande complaisance les crânes ouverts, les yeux arrachés, les poitrines défoncées où l’on pouvait mettre les deux poings, les corps coupés en deux par les mitraillettes. Quand il me quittait, le sang et la matière cervicale éclaboussaient mes murs, vingt cadavres jonchaient mon plancher. Je trouvais simplement le procédé naïf et un peu choquant. Le Père Mouren a volontiers raconté par la suite que si j’avais dû aller au poteau, il m’aurait eu « in extremis ». Je lui en ai beaucoup voulu… ». (Lucien Rebatet, Les Mémoires d’un fasciste, 1941 à 1947 (tome 2), Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1976, p. 137.)
Comment ne pas rapprocher ces images des tueries de l’Épuration avec les récits des massacres de la Commune ?
L’impression dominante qui se dégageait de votre personne était celle de la force, de l’équilibre, du charisme : une forte carrure, un visage ouvert et avenant, un regard lumineux et bienveillant, un style de parole inimitable, un ton gouailleur évoquant Gavroche, une bonne humeur sans défaut, une gaité à tout propos et en toute circonstance, “une bonté qui est bonne, une bonté qui engendre la bonté, une bonté qui suscite la bonté qui donne envie d’être bon”. Telle est l’image redondante et rayonnante que vous présentiez.
J’ai connu ce regard bienveillant et cette bonté insistante qui prétendaient incarner la lumière et l’espoir, connu aussi, le triste visage de votre personnalité, perverse et déséquilibrée, incapable de contrôler ses bas instincts, prête à tout pour les assouvir. Combien d’enfants avez-vous entraînés dans votre dérive mortifère ? Combien d’existences avez-vous massacrées ?
Deux ans avant de mourir, malade et fatigué, à une amie qui vous rend visite rue de Grenelle, vous parlez de votre enfance, notamment des patronages que vous aimiez beaucoup et qui avaient éveillé votre vocation, et puis soudain, avec un reproche dans la voix, vous lui confiez : « J’ai vécu sans soleil, ma vie s’est déroulée sans soleil. Je n’ai vu que des trous noirs, des cachots, de l’ombre et vous savez, je n’ai vu que des gens qui pleuraient, tous pleuraient ». Une vie obscure toute de froidure. Celui qui fait le mal déteste la lumière : il ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient dénoncées (Jean, 3-20).
Mouren, Vous ne reconnaitrez jamais votre faute. Vous resterez à jamais dans l’ombre.
L’enfant, l’adolescent et l’adulte vous laissent, pour l’éternité, avec ces vers de Victor Hugo :
Alors il dit : « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.
En France, de 1949 à ce jour, si l’on reprend les chiffres de la Compagnie, de 97 jésuites identifiés pour s’être rendu coupables d’agressions sexuelles, et de 25 victimes estimées par agresseur, environ 2300 victimes resteraient silencieuses.* Pour aider ces victimes à briser le silence, pour ne plus permettre à des criminels de se croire protégés par le silence et l’impunité de l’institution, pour crédibiliser sa volonté d’assumer la vérité, la Compagnie doit s’engager impérativement en faveur d’une transparence totale et d’une tolérance zéro. Je lui renouvelle, ici, ma demande que soit produite la liste des jésuites incriminés, les lieux dans lesquels et les années durant lesquelles ils ont sévi et qu’un tiers indépendant soit mandaté pour enquêter sur ces affaires de crimes sexuels.
* En France et en Belgique, 129 jésuites ont été identifiés pour agressions sexuelles par la Compagnie de Jésus. La CIASE, quant à elle, a estimé un taux moyen de 63 victimes par agresseur… soit un nombre de plus de 8000 personnes victimes de jésuites.
Texte lu le 14 avril 2025 devant la tombe de mon agresseur, en présence – invités – du Provincial des jésuites, Thierry Dobbelstein, de Micheline Ferran, ma référente CRR, de Michèle Faÿ sous la direction de laquelle j’ai pu écrire « De la lumière à l’ombre – De l’ombre à la lumière » (Quand le diable a revêtu l’habit, Karthala, mai 2024), et de Jacques Maillot, réalisateur, qui a capté cette contre-cérémonie (sortie en salles de son film Délivrez-nous du mal, septembre 2026).
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