Journal El Païs du 10/05/2023
Jésuite espagnol qui a abusé 85 mineurs et l’a relaté dans son journal
Alfonso Pedrajas sj, a décrit méticuleusement sa pédophilie dans un journal de 383 pages, récemment découvert et publié par El Païs.
La Compagnie de Jésus, l’ordre religieux auquel appartient le pape François, est actuellement confrontée à une nouvelle et grave affaire de pédophilie. Le protagoniste est un missionnaire espagnol en Bolivie, décédé en 2009, qui, dans un journal récemment découvert, a avoué avoir abusé d’au moins 85 mineurs. Ce jésuite s’appelait Alfonso Pedrajas et était surnommé « Père Pica». Dans ce journal, publié par le quotidien espagnol El País, Pedrajas a méticuleusement consigné tous les abus qu’il a commis pendant près de cinquante ans.
L’auteur de l’article d’El País est le journaliste Julio Nuñez, qui explique avoir reçu le journal du neveu du missionnaire, Fernando Pedrajas. Le journal était initialement conservé sur un vieil ordinateur Acer appartenant à un homme proche du Père Pedrajas durant les dernières années de sa vie. Cet homme le confia ensuite au frère du missionnaire, qui l’imprima et le rangea dans un classeur. Finalement, le neveu du missionnaire découvrit le journal intime au grenier.
Né à Valence en 1943, le Père Pedrajas entra dans la Compagnie de Jésus à l’âge de 17 ans. En 1961, il partit comme missionnaire en Amérique latine : d’abord au Pérou et en Équateur, puis en Bolivie. À Cochabamba, il devint directeur adjoint du Colegio Juan XXIII, un internat accueillant des enfants issus de familles pauvres. D’après son journal, le Père Pedrajas y abusa de nombreux garçons au fil des ans.
Ce journal couvre 48 années de la vie du jésuite et compte 383 pages. Le dossier informatique contenant le journal était intitulé « Histoire ». Chaque événement y est consigné avec précision ; on y trouve 350 entrées au total, avec des titres en gras indiquant le lieu et la date de rédaction.
Le Père Pedrajas se montre très explicite dans ses pages. Dans un passage, il écrit : « J’ai fait du mal à tant de gens (85). Trop ? » Dans son journal, le missionnaire admet également s’être confessé à d’autres prêtres. Plus loin, il écrit : « Étais-je un dégénéré (ou un malade pris au piège) ? » Le jésuite ne qualifie jamais ses actes de « crimes », mais les décrit toujours comme des « péchés » ou une « maladie ». Il met également les relations sexuelles consenties et les agressions sexuelles sur mineurs sur un pied d’égalité.
Le classeur contenant le journal est resté au grenier jusqu’en 2021, date à laquelle le neveu de Pedrajas l’a découvert. Avant de remettre son journal à El País, Fernando Pedrajas a contacté le directeur actuel de l’école de Cochabamba, qui a toutefois affirmé n’être au courant de rien. Il a également contacté le parquet espagnol, qui lui a répondu que les affaires relatées dans le journal étaient prescrites. Enfin, le responsable de la prévention des abus au sein de l’Église catholique en Bolivie s’est montré peu enclin à enquêter sur l’affaire.
Avant de publier le journal, El País a mené une série de vérifications, retrouvant cinq anciens élèves qui ont confirmé avoir été victimes d’abus. Ces élèves ont également indiqué que les histoires concernant le Père Pedrajas étaient de notoriété publique au sein de l’établissement à l’époque.
Voici quelques extraits du journal publiés par El País :
Récit de ces dix-sept dernières années : échec, honte, hypocrisie, petitesse, désorientation totale. Je me sens insignifiant. J’ai fait beaucoup de mal. Je demande une pause : si je reviens, que ce soit pour une vie nouvelle. Je vois tout clairement : mon vide, un Dieu lointain qui se cache… Je ne suis pas si coupable.
Caracas (Venezuela), 21 juin 1978
Au milieu de cette tristesse, je voulais lutter pour surmonter mes problèmes, mais mes forces diminuaient et la situation s’aggravait.
Taquiña (Bolivie), 22 mars 1989
Les lois seraient très sévères (prison, exil, expulsion). Tout le poids de mes erreurs m’écrase. Oui, je suis coupable. Devant Lui, je suis sans voix. Mon silence est honte, culpabilité, pure misère. (…) J’ai causé de la souffrance, j’ai fait du mal.
Chuquiñapi (Bolivie), 21 février 1998
Je suis fatigué, très somnolent, mais je crois que je dois écrire, même si je n’en ai pas envie. Maman m’a appelé cet après-midi. Elle m’a dit très simplement : « Ils ont appelé de Belgique, ils demandent à te parler. Pica est là ? » etc. Elle lui a donné mon numéro de téléphone à La Paz. L’inconnu (environ 35 ans, d’après ma mère) a dit avant de raccrocher : « Il a violé mon fils. »
La Paz (Bolivie), 15 janvier 2001
Ce qui a occupé tout mon temps, c’est la question des pédophiles à la télévision et dans la presse. Par moments, j’ai ressenti une angoisse terrible. Tout m’a affecté : mon sommeil, mon travail, mes relations, ma dépendance, tout. Je suis sous le choc. J’ai peur. Demain matin, je parlerai à Ramón à 8 h 30. Je lui propose d’aller à Valence pour m’occuper de ma mère. Je dois échapper à cette angoisse et à cette médiocrité.
La Paz (Bolivie), 17 juin 2002
Trois jours après la publication du journal, la Conférence épiscopale bolivienne a publié une déclaration :
En tant qu’Église, nous condamnons ces actes, nous sommes solidaires des victimes d’abus sexuels, nous leur demandons pardon et nous leur disons que nous partageons leur souffrance et leur déception face à ces événements graves qui ont marqué leurs vies et leur ont causé une profonde douleur.
El País note que la réaction de l’Église sud-américaine a été rapide et très sévère, contrairement aux positions prises par diverses Églises européennes.
Le jour même de la déclaration, la Compagnie de Jésus en Bolivie a déposé une plainte auprès de la justice bolivienne afin qu’elle enquête sur l’affaire. Bernardo Mercado, provincial de la congrégation (le plus haut responsable), a annoncé que la Compagnie avait sanctionné huit anciens supérieurs du Père Pedrajas. Ceux qui étaient encore en fonction après les révélations ont été suspendus de toutes leurs activités.
L’Association des anciens élèves du Colegio Juan XXIII, anciennement dirigée par Pedrajas lui-même, a annoncé avoir déjà dénoncé les agissements de l’établissement il y a plusieurs années. Selon l’association, la direction du collège et celle de la Compagnie de Jésus en Bolivie étaient parfaitement au courant des faits : « Non seulement en raison des confessions répétées de Pedrajas aux provinciaux catalans et aux prêtres de cette institution (révélées dans la presse), mais aussi en raison des plaintes déposées à plusieurs reprises par des élèves, qui ont entraîné leur exclusion de l’établissement. » Le président de l’association des anciens élèves, Hilarión Baldiviezo, a déclaré à la presse que la suspension des supérieurs jésuites ordonnée par le provincial « n’est pas suffisante» et réclame des sanctions pénales.
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